Financer la transition écologique, la recette Green Praxis

 Rendre accessible au plus grand nombre des recommandations pertinentes basées sur des données pour augmenter les revenus générés par les écosystèmes naturels : prairies, forêts, friches, et financer ainsi la transition écologique. C’est la solution développée par Green Praxis.

Martin Guillaume - Fondateur de GreenPraxis
Martin Guillaume - Fondateur de GreenPraxis (Crédit : Life Terra)

Interview et article réalisés par Valentin Worms

Publication le 15 mars 2022

La plupart d’entre nous voit dans la nature un lieu de repos, l’inconnu, des espaces pour se ressourcer. On se pose pourtant rarement la question de son  coût et de son apport financier. Ces questions, les multinationales et les décideurs publics se les posent depuis bien longtemps.

Les ressources naturelles ont fait la fortune de nombreux pays et la ruine d’autres, pensons simplement au pétrole, au bois ou aux terres rares. Ce que l’on sait moins, c’est que les mécanismes de la nature sont indispensables à une partie significative de notre économie. 

Ainsi, c’est 50% de l’économie mondiale qui dépendrait des services rendus par nos écosystèmes naturels selon un rapport publié par le Forum Economique Mondial fin 2020.

50% de l’économie mondiale dépend du bon fonctionnement de la nature

Mais qu’est-ce qu’un écosystème naturel ? C’est un ensemble formé par une communauté d’êtres vivants en interaction (biocénose) avec son environnement (biotope).Une forêt tropicale par exemple est un écosystème naturel.

La pollinisation, la qualité de l’eau et la lutte contre les maladies sont trois exemples des services fournis par les écosystèmes naturels (une forêt ou une prairie par exemple) et qui s’avèrent nécessaires à notre mode de vie. Sans pollinisation, plus de fleurs, dérèglement de la biodiversité, et  d’autres conséquences en chaîne. 

En chiffres, le secteur du bâtiment (qui pèse chaque année 4 000 milliards de dollars), l’agriculture (2 500 milliards de dollars) et le secteur de l’alimentation et les boissons (1 400 milliards de dollars) apparaissent comme les trois secteurs les plus dépendants de la nature. Surpris ? On n’imaginait pas Coca Cola si dépendant de la nature, et pourtant.

Alors même que la préservation de la nature va bien au-delà de la disparition des ours qui meurent sur la banquise qui fond , elle remet aussi en cause la totalité de notre mode de vie.  D’autre part, les décisions concernant les espaces naturels restent insuffisamment éclairées au regard de leur impact environnemental. Si les grands projets font appel à des études d’impact environnemental, la gestion des espaces naturels semble aujourd’hui peu déterminée par les volumes considérables de données que nous avons amassés. Pourtant, les données collectées en permanence par des capteurs et résultant de nos usages sont de plus en plus utilisées par les organisations pour prendre des décisions, surtout sur les sujets les plus complexes aux multiples implications.

S'ils avaient des données, ils sauraient quelle décision prendre !

C’est de là que Martin Guillaume, fondateur de l’entreprise Green Praxis, a entamé sa réflexion .

« Notre raison d’être est d’apporter des solutions concrètes dans un monde capitaliste pour gérer la transition écologique. Notre objectif est d’utiliser l’informatique et la technologie pour mieux gérer les actifs naturels »

Martin Guillaume

Passionnant et passionné, Martin, précédemment cadre chez un des géants de l’informatique et fort d’une une expérience dans la haute finance, s’attèle depuis 2 ans à comprendre les coûts et bénéfices que peuvent apporter les actifs naturels,  la valeur économique des forêts, des prairies, et la façon dont il est possible d’augmenter les bénéfices qu’ils produisent pour financer la transition.

« Savez-vous qu’une forêt, c’est bien plus qu’un ensemble d’arbres ? » m’interpelle Martin. Peu d’entre nous se poseront un jour  cette question. Pourtant, l’objectif de son entreprise est d’utiliser l’informatique et les données pour permettre de générer plus d’argent avec les actifs naturels grâce à une meilleure prise en compte de ses différentes dimensions.

« Ce que l’on propose c’est de valoriser une forêt comme un peu plus que du bois. Une forêt c’est par exemple un outil concernant la filtration d’eau, la filtration de l’air, la production de champignons ou de fruits mais ces aspects ne sont aujourd’hui que peu valorisés, peu pris en considération dans les décisions ».

Martin Guillaume

La gestion des espaces naturels ne prend généralement qu’une seule dimension alors qu’ils ont de nombreuses facettes

Les décisions concernant les actifs naturels sont encore souvent prises de façon traditionnelle, avec une vue en une seule dimension et non pas en multi-dimensions. Le garde forestier regarde essentiellement la forêt comme un champ d’arbres qu’il faut gérer et en ignore les autres fonctions. La transition climatique renforce pourtant le besoin de capitaux pour adapter les espaces naturels.

Concernant les forêts, l’INRAE, L’Institut national de la recherche agronomique prédit qu’à l’horizon 2100, 80 000 hectares vont passer chaque année d’un climat méditerranéen à un climat continental. Ces changements rendent les arbres vulnérables à différents parasites et pour adapter les forêts à ce changement bien trop rapide, 4000 euros par hectare sont nécessaires. En comparaison, l’Etat a débloqué 150 millions d’euros dans le cadre du plan de relance pour accompagner les détenteurs de forêts endommagées. Ce financement est accessible via la plateforme aide-reboisement.fr. Bien insuffisant au vu du défi. 

Fondée il y a seulement un an, l’entreprise Green Praxis a pour ambition de permettre au plus grand nombre, et en particulier aux collectivités et aux propriétaires terriens, de mieux comprendre les productions ou les services que les actifs naturels apportent et qui sont valorisables d’un point de vue économique.

Je vous entends d’ici : “arrête de nous parler en latin Valentin !” 

Concrètement, une forêt peut servir, outre le bois qu’elle génère, à la culture de champignons, jouer un rôle de refroidissement des villes ou rendre possible l’existence de bassins de captages d’eau potable. C’est seulement en considérant ces différentes dimensions qu’il est possible de prendre des décisions pertinentes.

Au-delà du cas des forêts, l’objectif est de collaborer avec des entreprises privées qui utilisent ces actifs naturels pour leur activité et pour qui leur détérioration est préjudiciable.

Prenons l’exemple de la purification de l’eau. Certaines forêts, à proximité des villes, par leurs caractéristiques, contribuent à la purification de l’eau pour un coût économique nul (C’est le fonctionnement naturel). En revanche, si la forêt brûle, qu’elle est rasée, polluée, sa fonction de purification de l’eau va diminuer, voire disparaître. Cela représente un coût plus important qu’il faudra dépenser pour purifier l’eau de façon industrielle. Ainsi, des géants de la distribution de l’eau peuvent choisir de financer la réhabilitation d’une forêt pour remettre en état cette fonction de purification de l’eau pour éviter des coûts futurs, et par extension permettre d’obtenir les moyens financiers pour adapter l’espace concerné.

1 milliard de dollars investis à New-York pour préserver les forêts et éviter de dépenser 10 milliards en stations de purification

Par exemple, la région montagneuse des Catskills, à quelques heures de New-York,  fournit la quasi-totalité de l’eau potable de la ville, sans purification supplémentaire. 1 milliard de dollars a été investi au cours des années précédentes pour protéger et entretenir cet espace naturel. Sa dégradation aurait entraîné la baisse de sa capacité à purifier l’eau et nécessité un investissement en usines de purification d’au moins 10 milliards de dollars selon un article du New York Times. 

Catskills - New York
Catskills - Avouez que ça vous donne envie de protéger la nature ! (Source : Lonely Planet)

La tâche peut sembler grande, pourtant, de nombreuses données existent sur les écosystèmes agricoles et naturels mais sont souvent fragmentées entre différents instituts de recherche et entreprises. Green Praxis vise à compiler ces données et à automatiser les analyses par le biais d’algorithmes pour faire des recommandations pertinentes

L’application, en cours de construction, vise d’abord à consolider les données existantes pour permettre d’identifier les spécificités de chaque partie du territoire. Ainsi l’application Pl@nt Net permet déjà d’identifier une plante en la prenant simplement en photo. Par effet de déduction, l’application développée par Green Praxis permet ensuite de connaître les paramètres du sol tels que le PH et sa composition.

Concentrée sur une approche conseil pour le moment, la structure vise à moyen terme à offrir un accès à sa plateforme pour permettre à un plus grand nombre de clients d’accéder à des données et à des recommandations pertinentes. Par exemple, sachant que j’ai une prairie avec des cerisiers, que faut-il que je plante en plus, qui tirerait partie des conditions de ma prairie et des cerisiers pour grandir, tout en respectant la réglementation en vigueur ?

Parmi les exemples de grande ampleur qui nécessitent des expertises fortes, variées mais des décisions locales, figurent l’épineux dossier des bords de voix de la SNCF.

La SNCF dispose en France de 60 000 km de voies de chemin de fer, soit un tiers de plus que le tour de la terre. Pourtant, chaque année, la SNCF doit déployer des gyrobroyeurs pour couper ces espaces remplis de biodiversité, pour éviter que les branches ne risquent de tomber sur les trains. L’application pourrait à terme permettre à l’entreprise de savoir quoi planter à chaque endroit pour limiter l’entretien et ainsi augmenter la biodiversité et peut-être même l’aspect esthétique des bords de voix. Une prouesse impossible sans l’aide de l’informatique vu la quantité de paramètres à prendre en considération dans chaque périmètre géographique. Une solution qui tombe à point à l’heure où la compagnie nationale annonce la fin de son utilisation du Glyphosate.

D’autres partenaires de différents secteurs se sont aussi montrés intéressés nous confie Martin, notamment dans la finance pour mesurer les impacts de projets sur la biodiversité ou dans l’assurance pour modifier le couvert végétal et ainsi limiter les risques naturels (inondations, …).

A l’heure où nous les avions rencontrés, en mars 2021, l’entreprise venait de se créer. Aujourd’hui, après une première levée de fonds auprès d’investisseurs et en collaboration avec différents instituts de recherche comme l’Institut national de recherche agronomique, l’Institut de recherche et développement (IRD) ou encore l’entreprise IBM, c’est une équipe de 10 personnes qui s’active autour de cette grande ambition.

Pour aller plus loin et en apprendre davantage sur l’agriculture régénérative, jette un œil sur le livre Dirt to Soil  de Gabe Brown qui raconte le passage d’une famille à cette nouvelle forme d’agriculture. Il a également donné lieu à un documentaire Kiss the ground  disponible sur Netflix

Intéressé par l’usage de la nature pour régénérer les sols ? Découvre Biomède, l’entreprise qui utilise les plantes pour enlever les polluants des sols.

Valentin Worms

Tu as aimé cet article ? Fais le découvrir !

Share on facebook
Facebook
Share on twitter
Twitter
Share on linkedin
LinkedIn
Suis l’aventure Impact 13

Share via
Copy link
Powered by Social Snap