Gecco, l’art de redonner vie aux déchets alimentaires

Saviez-vous qu’il est possible de recycler les huiles de friture ? A partir de cette matière végétale, l’entreprise Gecco développe une biotechnologie permettant de produire un biodiesel de deuxième génération pour les véhicules. Situé dans le nord de la France à côté de Lille, Michel Millares, le directeur général, nous explique dans cette interview comment il a mis au point ce business purement local et très vertueux.

Michel Millares, directeur général de Gecco
Michel Millares, Directeur général de Gecco

Article réalisé par Caroline Stalder

Publié le 2 avril 2021

Salut Michel ! Parle-nous un peu de toi. Qu’est-ce que tu faisais avant de te lancer dans l’aventure Gecco ?

J’ai une formation d’ingénieur et de docteur en science des matériaux. J’ai travaillé pendant 8 ans dans l’industrie. Ensuite j’ai fait 6 ans de conseil et d’audit en qualité d’environnement et sécurité. Puis j’ai eu envie de monter ma propre entreprise, Gecco, que j’ai créée en 2007, il y a 14 ans déjà !

Qu’est-ce qui t'a amené à l'entrepreneuriat social ?

J’ai ressenti le besoin de me retrouver et de m’épanouir à travers un travail qui a vraiment du sens pour moi, autant sur les aspects écologie et environnement que le côté social, qui sont des sujets qui me tiennent à cœur. Je souhaite rendre concrète une économie au service de l’homme et de l’environnement, créatrice d’emplois et de richesses sur les territoires. Je voulais créer un autre modèle, celui d’une entreprise qui n’a pas le profit pour unique objectif et où les modèles de gouvernances sont modernes et plus justes. 

Ok et en 2 mots Gecco, c’est quoi ?

L’équipe de Gecco travaille quotidiennement pour la transition écologique et solidaire. Nous proposons à nos clients des solutions de valorisation locale de leurs déchets. Plus concrètement, on collecte et valorise les déchets de la restauration en ré-utilisant les huiles de friture, qui sont donc végétales, pour en faire du biocarburant pour les véhicules. En 2019, nous avons collecté 857 tonnes d’huile auprès de plus de 2000 producteurs de déchets. C’est 93 % de gaz à effet de serre en moins et 42 % d’émissions de particules en moins par rapport au diesel, soit la compensation de l’excédent d’émission de gaz à effet de serre de 500 Français moyens !

Comment as-tu eu cette idée ?

Julien Pilette, mon associé et le co-fondateur de Gecco a eu cette formidable idée de recycler les huiles de friture de la restauration pour faire rouler des véhicules. Dans le nord Pas de Calais, la frite c’est la vie ! C’est un endroit super privilégié pour récolter de l’huile de friture en quantité. On parle d’un gisement de 150 000 tonnes par an à l’échelle nationale, dont seulement 50% est revalorisé ! A partir de ce constat, nous avons décidé de démarrer des travaux de recherches avec l’université de Lille. On s’est ainsi rendu compte que de mettre de l’huile de friture dans les voitures, ça marche plus ou moins : fumées, odeur de frite, combustion incomplète… En terme d’émission de Co2 c’était pas génial. On a ensuite réalisé que ce ne serait de toute façon pas autorisé, car les constructeurs n’auraient jamais voulu donner leur garantie sur des véhicules qui roulent à l’huile de friture ! Ça nous a amené à nous orienter vers la fabrication de biodiesel, qui lui, est autorisé, même à partir d’huile de friture. 

Mais le biocarburant n’existait-il pas déjà ?

Les biocarburants, aussi appelés “carburants verts”, sont des carburants principalement fabriqués à partir de biomasse. La notion de biomasse désigne la masse organique vivante, animale et végétale, qui peut servir de source d’énergie. Les agrocarburants de première génération sont aujourd’hui très critiqués pour plusieurs raisons : ils entrent en concurrence avec les cultures alimentaires et leur production utilise un produit pétrolier toxique, le méthanol. D’autre part, ils font beaucoup de kilomètres avant d’arriver dans le moteur. C’est pourquoi nous avons décidé de nous concentrer sur le recyclage d’un déchet et de développer une technologie permettant de produire un biodiesel de deuxième génération, avec du bioéthanol renouvelable.

Vélo triporteur de l'entreprise Gecco

Comment fonctionne normalement la construction d'un biocarburant et comment vous différenciez-vous ?

Il existe quatre catégories de biocarburants aujourd’hui exploités : les alcools, les huiles végétales pures, les esters et le biogaz. Les alcools proviennent de la fermentation du sucre ou de l’amidon des plantes, notamment betteraves, maïs, blé et canne à sucre. Dans la filière c’est le biodiesel qui est fabriqué à partir du végétal : huile de colza, huile de tournesol, huile de palme, huile de soja. Il peut aussi être fabriqué à partir de déchets, comme les huiles de friture. Mais aussi à partir de graisse animale. Vous pouvez donc constater qu’il existe plusieurs façons d’obtenir du biocarburant. L’idée de l’huile de friture, nous ne sommes d’ailleurs pas les seuls à y avoir pensé ! Mais ce qui nous différencie, c’est que les autres fabricants de diesel à partir d’huile de friture utilisent un procédé de catalyse chimique, permettant à la réaction de se faire. Nous, nous utilisons des enzymes pour permettre la réaction. Cela nous permet de travailler à des températures beaucoup plus basses, moins énergivores en termes de déchets et de consommation d’eau sur l’ensemble du procédé.

L’utilisation de votre biocarburant est-elle locale ?

L’idée, c’est en effet de re-localiser le biocarburant car le principe actuel est complexe. Il est transporté sur des sites pétroliers et mélangé avec le gasoil. Nous voulons que notre biocarburant soit utilisé sur le territoire auprès de professionnels qui ont leur propre système de distribution. Cela permet de travailler directement avec les clients et d’aller en prime vers un mix énergétique. Le diesel reste de bon rendement, très adapté aux véhicules à forte puissance comme des engins de chantier, des autocars, des engins de voirie etc. Ces véhicules-là sont toujours au gasoil et il faut réussir à en réduire les émissions. Le fait de les faire tourner en biodiesel à 100% permet de réduire de 60% les émissions de particules fines, principales responsables de l’impopularité du gasoil. 

Y a-t-il des inconvénients à utiliser des biocarburants comme le diesel à base d'huile de friture ?

Je dirais que le principal dommage si ce modèle était le principal, se situe au niveau de l’agriculture intensive de colza ou de tournesol qui devrait être faite, en concurrence avec celle de l’alimentation. Un autre effet pervers est de contribuer à la déforestation, en particulier en Amérique du Sud et en Asie. On a donc une fausse illusion qui est de se dire wahou c’est super on a une nouvelle énergie fossile qui nous permet de continuer comme avant. Alors que je suis convaincu qu’il faut aller vers l’économie d’énergie. Il faut réduire drastiquement notre consommation. On ne pourra jamais remplacer le gasoil classique. Le biocarburant n’est donc pas une solution miracle. 

Si les particuliers étaient dé-plafonnées au niveau de l'utilisation du biocarburant, continuerez-vous à promouvoir une consommation raisonnée et un nombre limité de voitures ?

On travaille chez Gecco sur le volet du recyclage du déchet alimentaire et de sa valorisation mais on encourage en parallèle la réduction de la production de celui-ci. C’est clair que ça peut paraître contradictoire. Mais le fait de cibler les professionnels et les transports publics contribue au service public et donc au bien de tous. De toute façon, le déchet alimentaire qu’on utilise est limité. On prône donc plutôt une priorisation de l’usage, et particulièrement pour le transport public. Gecco alimente désormais 2 types de véhicules de la Ville de Lille avec son biodiesel produit localement, en partenariat avec le Ministère de l’environnement. 

Vous avez commencé sur le biodiesel mais vous êtes-vous diversifiés depuis ?

Nous entamons tout juste la commercialisation d’une huile pour chaîne de tronçonneuses de qualité et biodégradable. Habituellement, ce sont des lubrifiants à base de matière minérale non renouvelables qui sont utilisés. Ils polluent les sols en se retrouvant malheureusement dans les nappes phréatiques. Là, nous proposons de les remplacer par du végétal, toujours depuis les huiles de friture nettoyées, qui sont plus facilement biodégradables. En parallèle, nous testons aussi la possibilité de commercialiser et ensuite peut-être produire des bûches de chauffage, qui sont fabriquées actuellement par un partenaire à Lyon. Affaire à suivre !

Concrètement, quel service proposez-vous, de la collecte à la valorisation, jusqu'à la vente ?

On propose un service à l’ensemble des restaurants, quelle que soit leur production de déchets. Nous adaptons notre collecte, sa fréquence et le conditionnement en fonction de l’établissement et sa capacité à stocker des fûts, que nous leur fournissons gratuitement bien évidemment. Par ailleurs, on apporte au restaurateur la traçabilité au format papier et digital (sur notre site internet) des déchets qui ont été collectés. Ensuite, une fois ces huiles collectées sur place chez les restaurateurs, elles sont ramenées ici et traitées. C’est-à-dire qu’on va retirer tout ce qui va être les résidus de cuisson ou encore l’eau qui est amenée au moment de la cuisson des aliments. À la sortie, nous avons donc une huile très propre et qui peut être directement utilisée pour fabriquer du biocarburant. 

Quels sont vos prix par rapport notamment aux carburants classiques ?

Notre matière première nécessite après la collecte un travail de nettoyage, ce qui explique des coûts de production plus élevés que dans des usines classiques. Mais nous restons dans les prix du marché des biocarburants, ce qui est indispensable sur ce marché très concurrentiel.

Collectez-vous les huiles de friture auprès d'autres structures que les restaurants ?

On démarche également les industriels comme les usines McCain, les cantines d’entreprises ou encore les traiteurs. Mais nous allons aussi vers les particuliers qui sont de plus en plus intéressés par la démarche. Nous avons déjà des points d’apports volontaires en déchèterie depuis 1 an et demi. Nous mettons en place ces points de collecte sur des parkings de supermarchés comme Leclerc ou Auchan. À ce stade, nous en avons posé une cinquantaine mais d’autres sont encore à venir. Nous sommes parallèlement en négociation avec un bailleur social pour tester la mise en place au sein d’une résidence. 

Système de collecte de l'entreprise Gecco

Quelles sont vos ambitions pour le futur ?

Actuellement, nous sommes présents sur le territoire lillois et sur toute la région des Hauts-de-France. Nous n’avons pas la volonté de créer des Gecco sur tout le territoire mais plutôt de développer un réseau partenarial avec d’autres structures. Pour l’instant, nous avons plusieurs structures partenaires qui sont situées en Normandie, en Bourgogne, dans les Ardennes, ou encore dans la région Rhône-Alpes. On les accompagne sur la valorisation de leurs déchets alimentaires et leur collecte. 

Qui vous accompagne dans ce projet ?

Nous avons depuis longtemps des partenaires financiers, comme par exemple avec la région, notre communauté de commune ou encore l’Union Européenne qui nous a accordé un financement. Mais également la Banque Publique d’Investissement et la Caisse de dépôts. Par ailleurs, deux investisseurs d’une filiale d’investissement à impact du groupe Engie sont entrés au capital de Gecco en 2019, NOVESS et Engie Rassembleur d’Energies. Sur le territoire, nous travaillons aussi beaucoup avec l’université de Lille sur la partie recherche et développement ainsi que sur l’enseignement. 

Merci beaucoup Michel ! Pour finir sur une touche plus perso, quelle est ta région préférée et pourquoi ?

De cœur c’est le Sud-Ouest. J’aime particulièrement l’Aveyron. C’est pour moi une terre d’aventure avec ses rivières, ses gorges, ses vallées. Je ne me lasse pas de la diversité des paysages qui peuvent être très différents sur quelques kilomètres seulement. Sans compter la douceur du climat et le charme authentique de ses petits villages qui semblent restés figés dans le temps 🙂

 

Caroline Stalder


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